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Je pourrais garder ce moment pour moi, et peut-être le devrais-je, mais l’émotion est trop forte pour ne pas être reversée dans le monde et dans les coeurs de ceux qui ont soif. Mais comment, par des mots, rendre hommage à un hommage ?

Il y a plusieurs façons de se prosterner.


Mon esprit pensant avait restreint la prosternation au simple fait d’embrasser de son front le sol, paumes et coeur ouverts à la Terre. Aujourd’hui ma prosternation s’exprima en un mouvement fluide et ininterrompu, comme se devrait être une prosternation finalement - sans aucun début ni fin, sans interruption, semblable à un souffle.

J’ai dû m’arrêter cependant, car la vie de ce monde m’attendait. À 108, je me suis laissée tombée, vibrante de ce qui venait de me traverser, l’aube encore endormie. Il est une tradition que de célébrer le Soleil en le saluant 108 fois lors des solstices, moments de transition sacrés. Je me suis levée différemment ce matin, à peine reposée : je craignais que le jour ne se lève sans moi. Oui, aujourd’hui est un jour important. Moi qui pensais que jamais rien ne pourrait battre l’excitation d’une veille de Noël, j’aimerais m’adresser à la petite fille aux cheveux bouclés pour la rassurer lorsque le Père Noel par l’aveu cruel fut tué. J’aimerais lui dire que l’excitation se transformerait, des années plus tard, et serait même amplifiée.

Ce matin, je me suis levée pour célébrer le Soleil, les éléments, la Vie, le Yoga et tout ce qu’il y a entre. 108 semble peu pour un tel programme, mais c’est un bon début. Mon hommage lui n’a pas cessé à l’arrêt du mouvement : on ne bâillonne pas une révérence, on ne tait pas le silence ; un coeur ne se referme pas, il est voué à l’expansion éternelle.

De répéter un même mouvement 108 fois nous permet d’entrer dans une transe, une danse qui nous danse. Si l’on croit être l’instigateur d’une telle action nous nous voilons le regard : nous ne faisons qu’être là, pendant que le corps bouge. Le corps se meut à un rythme qui lui est propre et une fois passées les éprouvantes premières salutations nous ne sommes plus qu’un coeur qui bat, que le pouls de la Terre, le Om de l’Univers.


C’est tout un voyage. Un grand défi pour l’égo et le mental qui se voient menacés. L’égo se fiche des raisons pour lesquelles vous vous êtes levés si tôt ce matin, il vous chuchotera à l’oreille comme vous avez l’air ridicule à vous fatiguer pour rien. L’égo ne supporte pas ce qui lui échappe. Il tentera de rationaliser cet acte de dévotion mais la dévotion ne s’explique pas, ne se qualifie pas - je suis même surprise qu’on lui ait assigné un mot, aussi joli soit-il. Votre dévotion est donc soudain mise à l’épreuve. Ce n’est pas le corps que vous étirez ou renforcez dans cette pratique (bien qu’il le soit au final, par conséquence) mais bien votre dévotion que vous confirmez et pratiquez. Vous ne faites qu’exprimer ce qu’il y a de plus grand, de plus pur, de plus aimant en vous.


Ces salutations sont les paroles de Krishna qui s’adresse à vous, Arjuna:


« Mais celui qui, parce qu’il faut le faire, sans attachement ni à l’action ni au fruit de l’action, accomplit le devoir prescrit, on dit que son renoncement relève de la vertu.” (Bhagavad Gita)


Vous-mêmes êtes surpris de vous retrouver sur le tapis, vous ignorez ce qui vous y a amené. Vous vous êtes sentis “poussé”, plus ou moins délicatement. Peut-être est-ce votre égo, avide de flatteries, de défis à relever, qui souhaitait vous rappeler sa présence écrasante. Comme si on pouvait jamais l’oublier. Mais même si votre pratique n’est que l’exécution d’un ordre donné par l’ego, elle a de la valeur, puisqu’elle vous a conduit là, prêt à servir. Le tout est d’arriver, ce matin, à l’avant de votre tapis, les mains jointes au coeur. D’ici, la magie de la pratique pourra opérer et vos perspectives commenceront à se transformer. Qu’importe le point de départ, vous êtes là, étreint par la douce présence de Krishna qui ne vous abandonnera pas.


Ou peut-être êtes vous là déjà par pur acte de révérence, prétendant avoir compris l’objectif de cette pratique. Mais là encore un grand travail devra se faire puisque le terme ‘objectif’ n’est pas approprié : le processus de libération lui aussi devra se dissoudre. Oui, pour être libre, vous devrez vous libérer de ce qui vous libérera.

Grâce à l’intensité physique que représentent 108 salutations, vos limitations peu à peu seront brûlées par les flammes de votre nombril, là ou se déroule la plus grande des cérémonies. L’une après l’autre, les salutations vous allègeront d’un poids que vous ne soupçonniez pas porter. Vous fondrez sous la chaleur du feu et Manas, l’esprit inférieur gardien de vos attachements, se prosternera devant le coeur en expansion. Le plus vert des espaces.

Chaque seconde sera une occasion d’abandonner. Chaque seconde sera Kurukshetra, un champ de bataille sur lequel il vous faudra prouver votre courage et votre sagesse. Cette bataille demandera beaucoup de Foi et, la foi étant l’absence de doutes, vous invoquerez Shiva, le grand destructeur. La destruction sera sanglante mais vous devrez la regarder dans les yeux, car comment pourrons-nous protéger l’amour et la beauté si nous ne pouvons faire face au chaos ?


Rassurez-vous, vous n’êtes pas ce chaos, vous l’avez laissé s’installer en vous, c’est tout. Cette séparation vous donne les clés de la libération, l’espoir d’un retour vers l’unité.

Vous remarquerez ensuite que malgré les centaines de pensées décourageantes qui surgissent en vous, vous continuerez. Sinon, quoi ? Vous continuerez parce que vous vous découvrirez une Foi toute puissante, inhérente à votre nature. Vous continuerez car votre désir de liberté et de Paix est plus fort que tout. Parce que cette sensation de félicité, Sat Chit Ananda vous est familière. Vous faites simplement de votre mieux pour rentrer chez vous, dans le noir épais d’une longue nuit. Ce désir de retour est en chacun d’entre nous.


J’ai pratiqué les 108 salutations ce matin pour la troisième fois et chaque expérience fut unique. Des trois, celle-ci fut la plus douce. J’étais la lune -j’avais sa douceur et sa maternité- qui se prosternait devant le Soleil ; j’étais un Mantra -mon grand compagnon Sohum- qui tournait en boucle; j’étais un Mudra, une offrande à Dieu.


Je ne dénie pas l’effort physique, il fut intense, mais je l’ai cette fois-ci très vite oublié. Sur le tapis j’ai déposé mon corps et me suis laissée porter. À chaque salutation quelque chose me quittait, Dieu aurait pu tout me (re)prendre, jusqu’à ma propre voix, j’étais prête. Le sacrifice était beau et évident.

Chaque compte devenait un de mes âges, je revivais ma vie à grande vitesse. J’ai eu de nouveau 1 an, puis 2, puis 18, puis 29, puis 108. J’ai vécu tous mes âges, entendu toutes les chansons que j’écrirai un jour, lu tous les livres que je n’ai pas encore écrits, embrassé tous les hommes que je n’ai pas encore rencontrés. Le Temps a cessé d’existé puisqu’en Brahman le temps n’existe pas et je ne saurai dire si cette pratique fut longue ou courte. Elle fut et ce fut suffisant. Quand l’égo s’agenouille, tout peut alors fusionner, plus rien ne nous retient. On ne s’attache même plus à la vie : on devient son incarnation. On rayonne d’Hanuman, dieu singe, qui humblement offre son existence à Rama, sauf que nous, soudain, nous souvenons de nos pouvoirs.


Et lorsque mon courage s’essoufflait, c’est Ram Dass que j’entendais à l’oreille me chuchoter : “Continue, c’est simplement Dieu qui danse avec Dieu”.

Du bout des doigts, je crois avoir effleuré l’Océan.

Photo by Melissa Harper


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